LES VOIX DU CHŒUR
VENDREDI 19 JUIN 2026 • 20H30 • ÉGLISE SAINT-GERMAIN

avec la Maîtrise de Paris
Edwige PARAT, direction
Marion VERGEZ-PASCAL, mezzo-soprano
Aude BÉARD, violon
Alcide MÉNÉTRIER, violon
Léonard GUILLERY, alto
Victor LANCELOT-MAHÉ, violoncelle
Yuli BAYEUL, archiluth
Jesús NOGUERA GUILLÉN, orgue positif
LES MAÎTRES DU BAROQUE VÉNITIEN
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Cité des Doges et des miroirs, Venise fut au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles le centre le plus rayonnant de la vie musicale européenne. Nulle part ailleurs la splendeur du baroque ne se déploya avec une telle magnificence, une telle exubérance de formes et d'affects. Des basiliques dorées aux ospedali renommés dans toute l'Europe, des théâtres lyriques (les premiers ouverts au public payant) aux palais aristocratiques où résonnaient madrigaux et cantates, la Sérénissime imposa durablement son empire sur les âmes et les esprits. C'est à ce foyer ardent, à cette civilisation musicale d'une incomparable fécondité, que ce concert rend hommage, en conviant quatre maîtres dont les œuvres traversent les décennies sans jamais perdre de leur éclat ni de leur pouvoir d'émotion.
De la sobre intensité du Crucifixus de Lotti à l'éblouissante architecture du Magnificat de Vivaldi, de la majestueuse polyphonie de Monteverdi à l'opulence cérémonielle de Porpora, le programme déploie le panorama d'une tradition dans toute sa diversité et sa profondeur. Voyage dans le temps autant que dans l'espace, cette traversée nous invite à saisir comment des génies en apparence si dissemblables partagèrent pourtant une commune ardeur : celle d'élever les hommes vers le divin par la seule grâce de la musique.
Nicolas PORPORA : Beatus vir en ré mineur (10 min)
Nicolas Porpora (1686-1768) compte parmi les figures les plus imposantes et les plus paradoxales de son temps. Napolitain de naissance mais Vénitien d'adoption, il fut à la fois le pédagogue le plus recherché de l'Europe — Haendel lui-même reconnut sa dette à son endroit, et le jeune Haydn lui servit de valet en échange de leçons — et un compositeur d'une prodigieuse invention mélodique. Son nom est indissociable du bel canto dans ce qu'il a de plus pur : cet art de faire chanter la voix humaine avec une liberté, une souplesse et une noblesse auxquelles nul de ses contemporains ne sut parvenir avec une égale constance. Le Beatus Vir, psaume de louange et d'action de grâces (Psaume 111 selon la Vulgate), illustre avec éclat les qualités maîtresses de son auteur. Les longues lignes vocales s'y épanchent avec une générosité dont on peine à croire qu'elles ne relèvent que de la technique ; elles semblent jaillir d'une source inépuisable, naturelle, presque improvisée. L'écriture chorale confère à l'ensemble une ampleur architecturale remarquable, tandis que la sensibilité harmonique du compositeur vient sans cesse nuancer l'apparat extérieur d'une intériorité plus secrète. À travers ce Beatus Vir résonne toute la grandeur d'une époque qui croyait encore pouvoir unir la beauté et la prière en un même geste souverain.
Antonio LOTTI : Crucifixus à 8 voix (4 min)
L'œuvre d'Antonio Lotti (1666-1740) occupe une place à part dans le patrimoine baroque, celle d'un continent à peine défriché, dont les richesses continuent de surprendre les découvreurs les plus avertis. Maître de chapelle à la Basilique Saint-Marc de Venise — charge suprême entre toutes, qui avait été celle de Monteverdi un siècle plus tôt —, Lotti sut préserver dans son écriture polyphonique la leçon de la Renaissance tout en s'ouvrant pleinement aux audaces du langage harmonique moderne.
Le Crucifixus pour huit voix — l'une de ses nombreuses versions de ce texte liturgique — est peut-être la page la plus bouleversante de toute la musique sacrée vénitienne. En quelques mesures d'une concision absolue, Lotti concentre l'essentiel de la douleur humaine et de la compassion divine. Les dissonances s'enchaînent avec une logique implacable, chaque suspension harmonique agissant comme une blessure supplémentaire que résout, toujours provisoirement, la ligne suivante. Bach lui-même, qui connaissait cette partition, ne fut pas insensible à la leçon de ce maître de l'affect et de la forme brève. Rarement la musique aura dit autant en si peu de mots.
Claudio MONTEVERDI : Extraits de la Selva Morale e spirituale (15 min)
Si un nom devait résumer à lui seul la révolution musicale du XVIIe siècle, ce serait celui de Claudio Monteverdi (1567-1643). Né à Crémone, formé dans la tradition polyphonique de la Renaissance, il fut cependant l'homme qui, d'un geste décisif, fractura l'histoire de la musique occidentale en deux âges irrémédiablement distincts. À travers son opéra L'Orfeo (1607), il inventait un art nouveau — le drame en musique — dont nous vivons encore les conséquences. Appelé à Venise en 1613 pour diriger la maîtrise de Saint-Marc, il y demeura jusqu'à sa mort, imprimant sa marque indélébile sur la vie musicale de la Sérénissime.
La Selva Morale e Spirituale, publiée en 1641 à l'ultime crépuscule d'une vie entière consacrée à la création, constitue le testament spirituel et artistique de Monteverdi. Ce recueil immense — quarante et une pièces d'une diversité stupéfiante — rassemble madrigaux, motets, hymnes et psaumes dans lesquels coexistent les styles les plus variés : stile antico hérité de Palestrina, concertato moderne à voix et instruments, pages de dévotion intime et fresques à grand chœur. Les extraits retenus ce soir révèlent la manière dont ce titan de la musique parvint, en une synthèse unique, à réconcilier passé et présent, sagesse et innovation, dans une langue musicale d'une liberté et d'une profondeur demeurées sans équivalent.
Antonio VIVALDI : Concerto pour cordes en sol mineur RV 156 (7 min)
Antonio Vivaldi (1678-1741) — le « Prêtre roux », comme l'appelaient ses contemporains en allusion à sa chevelure flamboyante et à ses fonctions cléricales — est la figure emblématique du baroque vénitien dans ce qu'il a de plus exubérant, de plus inventif et de plus durablement influent. Pendant près de trente-cinq ans, il domina la vie musicale de la Pietà, l'un des quatre ospedali vénitiens où des jeunes filles orphelines ou illégitimes recevaient une formation musicale d'une exceptionnelle qualité. C'est pour elles qu'il composa l'essentiel de son immense catalogue — plus de cinq cents concertos, une quarantaine d'opéras, de nombreuses œuvres sacrées — et c'est grâce à elles que la réputation de Vivaldi rayonna dans toute l'Europe.
Le Concerto pour cordes en sol mineur RV 156 appartient à cette catégorie de concertos ripieno — sans soliste désigné — où Vivaldi confie à l'orchestre de cordes toute la responsabilité du discours musical. Loin du brillant parfois tapageur de ses concertos pour instruments solistes, il s'y révèle dans une veine plus sombre, plus concentrée. Le mode mineur confère à l'œuvre une couleur mélancolique et dramatique que les jeux d'écho et les contrastes dynamiques viennent constamment ranimer. Le mouvement lent, d'une austère beauté, témoigne d'un Vivaldi souvent méconnu, capable de l'introspection la plus poignante quand la lumière vénitienne vient à se voiler.
Antonio VIVALDI : Extraits du Gloria en ré majeur RV 589 (10 min)
Parmi les œuvres sacrées de Vivaldi, le Gloria en ré majeur RV 589 occupe une place d'honneur qui ne s'est jamais démentie. Composé vraisemblablement dans les années 1710 pour les cérémonies de la Pietà, redécouvert au XXe siècle par Alfredo Casella qui en dirigea la création moderne en 1939, l'œuvre s'est depuis imposée comme l'une des partitions les plus fréquemment exécutées et enregistrées de tout le répertoire baroque — ce qui, loin d'en atténuer le prestige, témoigne d'une vitalité inusable.
En douze mouvements d'une remarquable variété, Vivaldi parcourt toute la gamme des états d'âme et des affects que le texte liturgique peut susciter. L'ouverture en fanfare du Gloria in excelsis Deo déploie une énergie solaire et triomphante, promptement nuancée par la tendresse lumineuse de Et in terra pax. Le Laudamus te pour deux sopranos offre l'un des dialogues vocaux les plus séduisants de tout le baroque, tandis que le Domine Deus et son sublime solo de soprano atteignent à une plénitude lyrique qui n'appartient qu'à Vivaldi : cet art de conjuguer la ligne vocale la plus épurée avec un accompagnement orchestral qui semble respirer au même rythme qu'elle, comme si la musique et la prière ne faisaient plus qu'un.
Antonio VIVALDI : Magnificat en sol mineur RV 610 (17 min)
Si le Gloria est la face solaire de la musique sacrée vivaldienne, le Magnificat RV 610 en révèle la face nocturne et ardente, mystique et embrasée. Ce chant de Marie — le cantique de l'Annonciation, au cœur de la liturgie des Vêpres — reçut de Vivaldi un traitement d'une intensité dramatique saisissante. Structuré en neuf mouvements, l'ouvrage déploie toutes les ressources du concertato baroque : alternances de chœurs vigoureux et d'airs solistes d'une poésie subtile, jeux de terrasses dynamiques, contrastes de registres et d'affects qui maintiennent l'auditeur dans un état de constante attente et d'exaltation croissante.
L'entrée du chœur sur le mot Magnificat possède la brutalité lumineuse d'une révélation. L'aria Quia respexit déroule une mélodie d'une tendresse infinie, comme si la voix de Marie s'élevait dans la solitude de la nuit pour adresser au ciel sa gratitude la plus intime. La fugue du Sicut locutus est témoigne quant à elle d'un contrepoint d'une maîtrise souveraine, souvent trop méconnue chez un compositeur que l'on réduisit longtemps — et bien injustement — à son seul génie mélodique. Avec le Magnificat, Vivaldi atteint au sommet de son art sacré, réconciliant dans une synthèse éblouissante la virtuosité du musicien et la ferveur du croyant.
Edwige Parat
Cheffe de chœur
Edwige débute ses études musicales au sein de La Maîtrise d’Agen. En 1990, elle intègre la Maîtrise de Radio France pour ensuite rejoindre celle de Notre-Dame-de-Paris. Parallèlement à ses études de chant et sa Licence de Musicologie à la Sorbonne, elle se forme à la direction auprès de Denis Rouget, Nicole Corti, Patrick Marco puis de Pierre Cao . Après l’obtention de son diplôme d’état de direction de chœur, elle poursuit sa formation de chant dans la classe de Fusako Kondo au sein du CRR de Paris où elle obtient un premier prix d’Art Lyrique. Elle commence sa carrière en alternant productions baroques et musique contemporaine auprès d’ensembles tels que les Demoiselles de Saint-Cyr ou les Jeunes Solistes. Sa voix de soprano léger lui permet d'aborder des styles très différents. En musique ancienne, elle collabore avec des ensembles tels que La Fenice, Clément Janequin, Les Musiciens du Louvre, le Concert Spirituel, Arsys Bourgogne ou Accentus. Elle a participé à plusieurs enregistrements solistes pour RadioFrance et Musicatreize en musique contemporaine (Gilbert Amy, Maurice Ohana, Iannis Xenakis). Sur scène, elle a interprété plusieurs héroïnes d'Offenbach et de Mozart avec notamment la compagnie Les Brigands et l’Atelier lyrique des Musiciens du Louvre. Riche de son expérience diversifiée, elle reprend en 2018 la direction du Chœur de La Maîtrise de Paris I CRR. En septembre 2023, elle rejoint l'équipe du Chœur de Paris 1 Panthéon- Sorbonne en prenant la direction de l’ensemble Neska.












